Inspiration: FEMMES D'EXCEPTION

Pénélope Bagieu

De Jolicoeur à Culottée.

Pénélope Bagieu, c’est l’autrice de toutes les femmes. D’abord, elle a conté sa vie sur un blog hilarant (“Ma vie est tout à fait fascinante”), ensuite elle a créé Joséphine : un alter égo romancé qui est passé des rangs de librairie au grand écran. Récemment, elle a publié les Culottées : 30 portraits de femmes surprenantes qui ont changé la donne. Rencontre avec cette enthousiaste au cœur aussi grand que le talent.

On met quoi dans son sac pour aller changer le monde ?
Mon téléphone, pour les news. Je ne suis pas sûre d’avoir la capacité de changer le monde, mais en tout cas je veux faire des choses qui ont du sens. Il y a deux écoles : ceux qui disent que c’est déprimant de voir toutes les infos, tout ce qui se passe. Et ceux qui comme moi, sont hyper connectés et s’insurgent de tout : avant qu’un projet de loi ne passe, avant qu’une mesure terrible pour l’environnement ne soit adoptée… En gros, je passe ma vie à m’énerver sur les trucs qui ne vont pas, et je pense que quand on est au courant, on peut faire changer les choses. C’est une bonne énergie.

Avez-vous des rituels pour entretenir votre créativité ?
Non pas vraiment. Mais il y a des moment où je n’ai tout simplement pas envie, où le feu s’est éteint et que je me sens comme un petit caillou sec qui n’arrive à rien. Dans ces cas-là, je me ré-impose des contraintes. Par exemple, accepter un travail que je n’aime pas. J’ai remarqué que dans ce genre de moment, la frustration de travailler sur un projet qui ne me satisfait pas totalement fait naître mille idées dans ma tête, et j’ai hâte d’avoir tout fini pour les mettre en œuvre. Alors que quand j’ai tout mon temps, j’ai plus de mal à m’y mettre.

Qu’est-ce qui vous nourrit, vous inspire, vous fait tourner le cerveau à 100 à l’heure ?
C’est hyper vu et revu comme réponse, mais les voyages. J’ai la chance de voyager beaucoup. Prendre l’avion c’est un grand moment de créativité pour moi, proche de la méditation. Ce sont des moments où je suis obligée d’être assise et de ne rien faire. Tout d’un coup, de ne penser à rien, je me mets à penser à plein de choses et ça dénoue des nœuds. Et à chaque descente d’avion : je suis survoltée, la tête pleine d’idées.

Estée Lauder, la femme, on s’en inspire de quelle manière ?
Il y a quelque chose que je trouve super dans son histoire : elle s’est battue contre le slut shaming. Avant elle, se maquiller, c’était un truc de cocotte assez honteux : il fallait le faire en cachette. Elle a décidé de dire que c’était OK de se maquiller, que les femmes avaient le droit de se faire plaisir en s’offrant un rouge à lèvre tellement beau qu’elles n’auraient pas honte de se le mettre en public. Elle a clamé que ce n’est pas parce qu’une femme a envie d’être belle qu’elle est forcément superficielle ou bête. Je trouve ça hyper avant-gardiste. La preuve : c’est un sujet toujours d’actualité.

Pour quelle raison choisissez-vous de vous maquiller (ou pas) ?
Je me maquille avec beaucoup de joie quand je sais que j’ai un événement où je dois être bien habillée. Ca fait partie de mon temps de préparation. J’ai hâte de me maquiller dans ces cas-là. Alors qu’au quotidien, pas du tout ! Je suis plutôt dans une dynamique de cache-misère (rires!). Mais ce n’est jamais une contrainte : je peux sortir sans maquillage ou bien mettre un rouge à lèvre pivoine juste pour aller prendre le pain. On nous dit tellement ce qu’on a le droit de faire ou pas quand on est une femme, pour moi le make-up est un vrai terrain de liberté.

La beauté, au sens large du terme, pour vous c’est…
Le beau en général, ce n’est pas que le visage ou le corps. Un paysage peut m’émouvoir autant qu’un tableau ou un bel assemblage de couleurs. Ce sont des choses qui marchent bien sur moi, je suis hyper sensible à ça (sinon, je ferais un autre métier!). Après en ce qui me concerne, j’ai beaucoup de mal à me trouver belle, en photo notamment. Mais ça peut m’arriver, surtout sur des clichés très naturels, détendus et peu posés. Je pense que la beauté est une forme de spontanéité en fait.

Quand vous vous maquillez, il y a quelque chose de l’ordre du dessin ?
Complètement. Je ne suis pas très bonne en maquillage, mais il y a quelque chose que je fais très bien maintenant, c’est le trait de liner. À force de dessiner des visages, de jauger les proportions de mes personnages, je sais exactement quoi faire pour donner les bonnes formes avec mon crayon. Et avec mon liner, c’est pareil : je sais où commencer mon trait pour tricher un peu sur la courbure de mon œil, jusqu’où tirer pour agrandir le regard... Je suis à l’aise avec la ligne en général, et ça m’aide bien ! (même si ça ne veut pas dire que je suis une pro du maquillage).


Vous avez toujours parlé du quotidien des femmes, d’abord le vôtre, sous l’identité de Pénélope Jolicoeur au travers du blog “Ma vie est tout à fait passionnante”, puis avec Joséphine… Et les Culottées. Il y a un beau “dézoom” de votre regard sur la femme. C’était voulu ?
Je pense que j’ai surtout vieilli (rires). Au début, j’ai fait mes gammes avec ce que j’avais sous la main, c’est à dire ma vie, mes histoires. Après, plus ou moins consciemment, j’ai projeté ça sur un personnage fictionnel. Et puis j’ai appliqué tout ce que j’avais appris à l’histoire des femmes qui me passionnent. Imaginer leurs vies, leurs combats, leurs joies… Mais sans oublier que l’on s’adresse avant tout à un lecteur. C’est ça qui va faire qu’il s’attache à une histoire, que ce soit la mienne ou celle d’une autre. Dézoom, c’est le bon mot.

Pourquoi avoir choisi de raconter ces histoires de femmes ? Quelle a été la première femme qui vous a donné l’envie de créer ces portraits ?
J’ai commencé à me renseigner sur des femmes que j’aimais. Et puis j’en ai découvert d’autres et il y a eu une sorte d’accumulations d’histoires qui ont fait que c’était trop difficile de choisir. Et le déclic a été de me dire que j’allais parler de toutes, montrer cette diversité, quitte à survoler leur vie, pour surprendre les gens, leur montrer que ce n’est pas normal qu’ils ne connaissent pas ces histoires… Idéalement les énerver. J’en ai choisi 30, mais j’aurais pu en faire 200.

La première, c’est Clémentine Delait : une top model à barbe du XIXème siècle. Elle a su assumer sa différence et en faire une force, alors que tout le monde voulait la mettre dans un cirque, elle a vendu des photos d’elle sexy, dansé dans des cabarets… Sans jamais raser sa barbe et en revendiquant cette beauté.

Les Culottées, une suite ?
Il n’y aura pas d’autres tomes. Mais le dessin animé devrait sortir d’ici un an ou deux. Je suis surtout très enthousiaste à l’idée de la sortie des deux tomes en poche : il y a plein d’auteurs qui n’aiment pas trop ça, car c’est un peu moins “classe”. Mais moi je trouve que c’est une occasion en or de toucher plus de public, des gens plus jeunes et de leur faire découvrir l’histoire de ces 30 femmes. C’est une aventure super enrichissante.


Si vous pouviez changer une seule chose dans les médias aujourd’hui, ce serait quoi ?
Le traitement médiatique des femmes. Récemment j’ai vu un article à propos de la Coupe du Monde de foot appelé “Le top 10 des journalistes sportives les plus sexy”. Je me dis que si on pouvait faire un test pendant un mois et parler des hommes comme on parle des femmes, tout le monde se rendrait compte du problème. J’aimerais que la première chose qu’on dise sur une femme politique n’ait rien à voir avec sa tenue ou son mari, qu’on se concentre sur ce qu’elle a à dire. Dans le cinéma c’est pareil : on ne dira jamais que c’est cool que telle ou telle actrice soit venue à une première en baskets. Il leur faut une paire de 12 aux pieds, alors que les hommes peuvent venir débraillés, on trouvera ça très tendance. Et je m’en rends compte à mon échelle aussi : si je viens à un rendez-vous professionnel avec un vieux pull pas hyper chic, je me sens plus vulnérable et j’ai l’impression que cela dessert mon propos. J’aimerais que l’on n’ait pas à réfléchir comme ça, et je pense que les médias ont un rôle primordial à jouer là-dedans.

C’est compliqué d’être une femme dans le milieu de la BD ? Y a-t-il une communauté de femmes autrices de BD ?
On est traitées différemment des hommes, et de ça est né une solidarité essentielle et surtout une force incroyable. Dans la bande dessinée, les femmes sont une minorité, une catégorie au même titre que la science-fiction par exemple. C’est très difficile d’oublier le genre dans ce milieu, car il s’est féminisé assez tard. Alors qu’en réalité, ⅓ des auteurs sont des femmes et le chiffre passe à ½ chez les indépendants, et les plus jeunes. C’est une lutte pour rappeler que tu es auteur avant d’être femme.

Auteure ou autrice ?
Autrice. Ca fait partie des choses qui ne me semblaient pas essentielles d’évoquer avant. Mais c’est important de marquer la différence, justement. Mettre un “e” c’est bien, mais ça ne s’entend pas à l’oral. Quand on dit “On a monté un collectif d’autrices” ça interpelle beaucoup plus les gens, ils sont obligés de se rendre compte qu’il n’y a QUE des femmes. La BD, c’est un milieu très isolé : tu travailles chez toi, seule et tu ne vois les gens que pendant les festivals. Je n’avais pas forcément conscience du fait qu’on était très nombreuses. Et puis on a monté un collectif “Les Créatrices de Bande-Dessinée” pour partager nos expériences, les histoires débiles qui nous arrivent en tant que femmes, les choses que l’on voulait voir changer. Parler d’une seule voix portée par plein de femmes a vraiment fait changé les choses. C’est une joie de me dire que je ne suis pas seule à avoir toléré plein de choses dans ce “milieu de garçon” et surtout de pouvoir faire avancer les mentalités. On s’est mobilisées par exemple à Angoulême quand on a vu que les 40 nominés pour le Grand Prix étaient seulement des hommes, alors que beaucoup de bonnes BD écrites par des femmes sont sorties cette année. On est montées au créneau, et ils nous ont entendues.

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